Le week-end dernier s’est déroulée à Asti (Italie) une rencontre autour de l’exposition Visible et invisible, le designer de l’information. Organisée par Nata Rampazzo, cette manifestation a été l’occasion d’un échange entre professionnels européens sur l’avenir de la presse écrite. Nous vous livrons ici la contribution la plus originale et la plus musclée. Elle est l’œuvre de deux journalistes suisses de tout premier plan :
- Werner De Schepper (44 ans) est rédacteur en chef adjoint de la Aargauer Zeitung, responsable des éditions locales. Il est aussi chargé d’enseignement à l’Université de Nêuchatel . De 2003 à 2007, Il a été le directeur de la rédaction du plus grand journal Suisse Blick.
- Peter Rothenbühler (60 ans) est directeur éditorial du groupe de presse romande Edipresse et responsable de la relance de 24 heures, le grand journal régional du canton de Vaud. Auparavant, il a été le directeur de la rédaction du plus grand quotidien romand Le Matin.
Le journalisme doit commencer au coin de la rue
C’est quoi, un grand journaliste ? Pour la plupart des acteurs de la presse, éditeurs, rédacteurs en chef, professeurs de journalisme, étudiants en journalisme, la réponse est vite trouvée:
le grand journaliste, c’est d’abord le « grand reporter » qui voyage et couvre les grands conflits, celui qui parle de peuplades lointaines et de leurs traditions.
Viennent ensuite les journalistes du «palais», les chroniqueurs parlementaires qui fréquentent les ministres et les députés et commentent les grandes décisions nationales, les conflits entre ministres.
En troisième position, on citera les journalistes économiques, surtout à une époque ou « we live in financial times » comme le dit le slogan d’un des meilleurs titres de la presse internationale.
Et naturellement, vous dira-t-on, il y a aussi last but not least les « localiers », ceux qui s’occupent des informations de proximité, des faits divers.
Les gens un peu mieux informés sur le fonctionnement des médias, ajouteront que cette échelle des valeurs est un peu fausse aujourd’hui, qu’on devrait aller vers une réévaluation du journalisme local, du journalisme de proximité.
Très important, vous diront-ils.
Parce que, comme on le sait depuis très longtemps, le cœur du business de la presse, les affaire les plus solides, ce sont toujours les titres régionaux.
La seule pub qui n’est pas retirée dans la même proportion que la pub commerciale nationale, en ces temps de crise, c’est la pub locale.
Les seuls services, les seules infos absolument indispensables pour les lecteurs, ce sont les infos locales, cela va des convois funéraires aux adresses des pharmacies de service, en passant par les décisions du conseil communal. Extrêmement important, la locale, c’est la raison d’être, le cœur du journal.
Et ils feront même des remarques assez désobligeantes pour les rubriques nationales et internationales.
Les infos internationales, on peut les avoir partout, il n’y a qu’à reprendre les agences, piquer des trucs sur internet.
Et les scoops du « palais », c’est quoi ? Du bluff, dans la plupart des cas. C’est recevoir un dossier un jour avant la conférence de presse officielle, se faire instrumentaliser par une partie du conflit contre l’autre, assister avec cinquante autres personnes à la même conférence de presse pour ensuite écrire des commentaires ronflants qui font « trembler la République »…
On le sait bien.
Mais en réalité, que font la plupart des quotidiens régionaux, encore et toujours ? Ils prêchent l’eau et boivent du vin. Ils crient haut et fort que la locale est extrêmement importante, mais ils continuent de la négliger.
Surtout en Suisse, pays qui nous concerne en premier lieu.
Les quotidiens régionaux reflètent encore et toujours la hiérarchie esquissée au début de l’article :
Qui a les plus gros salaires dans une rédaction ? Les journalistes des rubriques nationales, internationales et économiques.
Qui fera carrière, en règle générale ? Celui qui aura passé un certain temps au palais.
Ou se trouvent les pages internationales et nationales du quotidien ? Devant. Et les pages locales, si importantes ? Derrière.
Qui s’occupe de la locale ? Les stagiaires, les débutants payés au rabais, parce qu’il faut bien commencer «tout au bas de l’échelle », parce qu’ils savent encore courir et qu’ils ont besoin d’apprendre le métier. Et les vieux, ceux qui ne savent justement plus courir, qu’on a retiré du front qui sont en fin de carrière et qui ont assez vu pour retourner humblement au bas de l’échelle.
Or, il est temps d’arrêter de parler. Et d’agir.
Les seules informations qui rendent le quotidien régional vraiment indispensables et utile au lecteur, ce sont les informations locales, celles qui permettent aux habitants d’une ville ou d’une région d’y vivre et d’y survivre et de s’y orienter.
Le seules informations que vous ne trouverez pas en abondance sur Google, Bluewin, Yahoo et les sites internets (gratuits) des télévisions publiques nationales, ce sont les informations régionales, locales, de proximité.
La locale est le seul véritable USP qui reste aux quotidiens de la presse écrite.
Mais attention : la locale, ce ne sont pas seulement des comptes rendus ennuyeux de conseils communaux, des communiqués barbants des institutions régionales et d’autres « petitesses » locales. Mais du vrai journalisme de terrain. Du « grand » journalisme, des recherches, des portraits, des enquêtes, des interviews, des commentaires, des comparaisons, des débats, etc.
La renaissance et l’avenir du journalisme quotidien commence au coin de la rue.
Là, ou nos lecteurs vivent, travaillent, vont à l’école, font leurs courses, s’amusent, sortent déjeuner, consomment de la culture, dépensent leur argent et prennent le train ou la voiture.
Nous proposons 10 points qui sont autant de mesures qui permettent de mettre le journalisme de proximité au centre du journal :
- Il faut engager les meilleurs journalistes à la rubrique locale.
- Il faut une nouvelle grille salariale qui ne défavorise pas le journalise de proximité
- Il faut mettre au service du débat local le site internet du titre. Questions du jour, votes, débats
- Il faut changer la structure, le chemin de fer du journal, les informations régionales doivent se retrouver dans la première partie du journal
- Il faut changer la politique de couverture, de la Une du journal : elle n’est pas réservé aux actualités nationales et internationales. Les évènements locaux doivent y figurer et même faire le grand sujet régulièrement.
- Les formats utilisés dans les rubriques locales sont les mêmes que dans les autres rubriques : interviews, portraits, chroniques, sondages, infographies
- Le journalisme de proximité cultive le débat, le dialogue et respecte les opinions de tous. Pas de commentaires coup de poings et partisans comme dans les rubriques nationales et internationales. Critiquer injustement n’a aucune conséquence pour le journal.
- Le journalisme de proximité est plus exigeant parce que toutes les news sont immédiatement vérifiables pour les lecteurs. Une raison de plus pour engager les meilleurs journalistes, favoriser une photographie consciencieuse, se servir d’infographies.
- Le journalisme de proximité doit s’émanciper, c’est-à-dire se libérer des agendas des institutions et trouver, créer les sujets selon les besoins du lecteur. Il doit devenir un véritable miroir de la population d’une région. Les lecteurs doivent se reconnaitre dans leur journal, leur souci, leurs ambitions, leurs rêves, leurs histoires et pourquoi pas, le plus souvent leur propre photo !
- Le journalisme de proximité doit devenir un véritable média démocratique, un forum pour le débat politique, social, économique et culturel d’une région, à travers l’utilisation extensive des nouveaux outils qui sont le mail, les sites internet, Facebook, Twitter et le téléphone portable.
Olten/Lausanne le 4 septembre 2009